Ecouter l’homélie du Père Jorge Jimenez
Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 3, 13-17

Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie. »
Nous sommes ici au seuil du ministère public de Jésus. Après les récits de l’enfance — la naissance, la venue des mages, la fuite en Égypte — l’évangéliste nous conduit sur les bords du Jourdain. Jésus a environ trente ans. Entre son installation à Nazareth et cet événement, un seul épisode a été conservé par la tradition évangélique : celui de Jésus retrouvé au milieu des docteurs de la Loi, révélant déjà sa relation singulière au Père. Pour le reste, le silence des évangiles souligne une existence pleinement insérée dans la condition humaine, une vie ordinaire partagée avec les siens.
Or, au Jourdain, s’opère une rupture décisive. Jésus se présente à Jean, qui administre un baptême de conversion en vue du pardon des péchés. Ce baptême s’inscrit dans la tradition de purification rituelle, proche notamment des pratiques esséniennes, mais il revêt chez Jean une dimension eschatologique : il prépare le peuple à la venue imminente du Messie. Ceux qui se soumettent à ce baptême confessent publiquement leurs péchés et s’engagent dans une conversion radicale de leur existence.
Dès lors, la présence de Jésus pose une question théologique majeure. Que vient faire le Fils de Dieu dans ce rite réservé aux pécheurs ? Peut-il recevoir un baptême de conversion, lui qui est sans péché ? La réaction de Jean manifeste ce scandale apparent. La réponse de Jésus — « Il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » — éclaire le sens profond de l’événement. Il ne s’agit pas d’une justice morale ou juridique, mais de la justice salvifique de Dieu : l’accomplissement de son dessein de salut. En se faisant baptiser, Jésus s’identifie pleinement à l’humanité pécheresse ; il assume la condition humaine dans sa totalité, à l’exception du péché, et se place volontairement du côté de ceux qu’il est venu sauver.
Le baptême du Jourdain est ainsi une anticipation de la kénose du Christ. En descendant dans les eaux, Jésus préfigure sa descente dans la mort ; en en remontant, il annonce déjà la victoire pascale. Il inaugure une solidarité radicale avec les pécheurs qui culminera sur la croix. Loin d’être un simple rite d’entrée en scène, cet acte manifeste l’orientation fondamentale de toute sa mission.
La théophanie qui suit confère à cet événement une portée trinitaire. Les cieux s’ouvrent, l’Esprit Saint descend sur Jésus sous une forme visible, et la voix du Père retentit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie ». Le Père révèle l’identité filiale de Jésus, l’Esprit l’investit pour sa mission, et le Fils se tient au coeur de cette révélation. Le Jourdain devient ainsi le lieu d’une manifestation inaugurale de la Trinité.
Par cet événement, Jésus inaugure son ministère public dans une totale obéissance au Père et sous la conduite de l’Esprit. Tout est donné dès l’origine : la solidarité avec l’humanité blessée par le péché, la révélation de son identité de Fils, et la dynamique trinitaire du salut. Le baptême du Christ n’est pas seulement un commencement narratif ; il est un acte théologique fondateur, dans lequel se déploie déjà tout le mystère pascal, source et principe de notre propre salut.
Père Jorge JIMENEZ