Ecoutez l’homélie du père Jorge Jimenez
Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 20, 1-16a
Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent et reçurent chacun une pièce d’un denier. Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier.
En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine : “Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !” Mais le maître répondit à l’un d’entre eux : “Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ?
Les plus anciens d’entre nous doivent se rappeler les paroles d’un syndicaliste devenu homme politique, aujourd’hui décédé : « C’est un scandale ! »
Oui, l’évangile d’aujourd’hui est tout bonnement scandaleux si nous avons pour seul critère de lecture le droit du travail et la juste rémunération en fonction de la tâche accomplie.
Dans notre logique humaine, le salaire doit être fonction de la compétence, du temps consacré, de l’investissement de chacun et du travail accompli. Celui qui a travaillé davantage doit normalement recevoir davantage.
Alors que vient faire Jésus avec cette parabole ?
La logique de l’évangile semble même prendre à rebours notre conception de la justice.
La doctrine sociale de l’Église, de Léon XIII avec Rerum novarum jusqu’à Léon XIV avec Magnifica humanitas, n’est pourtant pas remise en cause par cette parabole. Bien au contraire. La doctrine sociale rappelle la dignité du travail, la justice dans les relations professionnelles et la nécessité de respecter la personne humaine.
La parabole nous conduit simplement sur un autre terrain : celui de la grâce et du salut.
Si vous voulez approfondir cette dimension, je ne saurais trop vous recommander la lecture du premier chapitre de Magnifica humanitas, où Léon XIV reprend précisément l’histoire de la doctrine sociale de l’Église depuis Rerum novarum.
Mais revenons à notre évangile.
Le décor est planté. Il y a le domaine : c’est le Royaume. Il y a le maître : c’est Dieu.
Et il y a les ouvriers : nous tous, appelés, chacun à notre heure, à travailler à l’avènement du Royaume.
Certains sont appelés dès le matin. D’autres à la troisième heure, à la sixième, à la neuvième et même à la onzième heure.
Et tous reçoivent le même denier.
C’est là que le scandale commence.
Les premiers embauchés voient les derniers recevoir leur dû : un denier. Ils espèrent donc recevoir davantage. Après tout, ils ont travaillé davantage. Ils ont supporté la chaleur du jour. Ils ont donné davantage de leur temps et de leur énergie.
Mais au moment de recevoir leur salaire : rien de plus. La colère monte. L’injustice semble flagrante. Le maître serait-il donc un mauvais maître ?
Pourtant, s’il s’agit de Dieu, Dieu serait-il injuste ? Serait-il capable de créer de l’injustice ? Alors, quelle est donc la logique de Dieu ?
Il faut revenir à ce qui est véritablement en jeu dans cette parabole.
Le denier n’est pas la récompense proportionnelle à notre travail. Il représente le don de Dieu, le salut, la vie avec lui. Et peut-on avoir plus ou moins de salut que les autres ?
Peut-on être davantage aimé de Dieu qu’un autre ?
Peut-on recevoir davantage de vie éternelle que son voisin ?
La question ne se pose pas.
Car l’amour de Dieu n’est pas un gâteau que nous nous partagerions en parts plus ou moins grandes. Dieu ne diminue pas son amour lorsqu’il le donne à un autre.
Alors pourquoi en vouloir aux derniers ? Que révèle cette jalousie bien humaine ?
Peut-être simplement ceci : nous avons parfois tendance à transformer notre relation avec Dieu en comptabilité : « J’ai fait ceci. J’ai donné cela. Je suis fidèle depuis tant d’années. J’ai prié. J’ai servi. J’ai donné de mon temps. »
Et, sans même nous en rendre compte, nous finissons par penser que Dieu nous doit quelque chose. Or Dieu ne nous doit rien. Tout est grâce.
Celui qui a travaillé dès le matin n’a pourtant rien perdu. Il a eu le bonheur de travailler toute la journée à la vigne du Seigneur.
Voilà peut-être le véritable trésor de ceux qui ont reçu la foi dès leur enfance.
Dieu, en nous faisant connaître sa volonté dès le début de notre vie, nous libère de bien des angoisses. Nous découvrons que notre existence n’est pas livrée au hasard, qu’elle n’est pas condamnée au néant. Nous sommes appelés au salut.
Dieu nous aime. Il nous veut avec lui, dès maintenant et pour toujours.
Quelle paix peut alors s’installer dans nos cœurs ! Notre vie a un sens. Dieu oriente notre existence et l’ouvre vers l’infini : vers l’amour infini. Telle est la logique de Dieu.
Et nous sommes témoins, depuis quelques années, que des hommes et des femmes redécouvrent cette espérance et demandent le baptême. Ils arrivent parfois à la « onzième heure ».
Certains ont connu Dieu dès leur enfance ; d’autres le découvrent après des années de recherche, de doute, parfois même après avoir traversé des épreuves ou connu de longues périodes d’éloignement. Et nous qui avons reçu la foi dès notre enfance, nous devons peut-être prendre conscience de la grâce qui nous a été faite. Nos parents nous ont transmis la foi.
Ils nous ont ouvert un chemin. Ils nous ont fait découvrir le Royaume. Nous avons peut-être reçu très tôt ce que d’autres cherchent encore aujourd’hui. Alors, lorsque les derniers arrivés entrent dans la vigne, notre réaction ne devrait pas être la jalousie. Elle devrait être la joie. Car ils ne nous prennent rien. Au contraire, leur arrivée agrandit la famille.
Il ne nous reste donc qu’à être, à notre tour, des ouvriers de la vigne du Seigneur : des ouvriers qui accueillent ceux qui arrivent, qui les accompagnent, qui préparent pour eux un chemin, afin qu’ils puissent découvrir, eux aussi, les richesses et la joie de vivre en Dieu.
Car dans le Royaume de Dieu, la question n’est finalement pas « Qui a travaillé le plus longtemps ? » mais « Qui accepte de recevoir l’amour de Dieu et de le partager ? » Voilà le véritable scandale de l’évangile : Dieu ne nous aime pas en fonction de ce que nous avons fait. Il nous aime parce qu’il est Dieu. Et son amour, lorsqu’il est donné à un autre, n’est jamais retiré à celui qui l’a reçu avant lui. C’est cela, la logique de Dieu. Et cette logique-là n’est pas celle du mérite. C’est celle de la grâce.
Père Jorge JIMENEZ